Traumatismes et éducation

La sécurité est une condition préalable au développement.

La sécurité est à l'enfant ce que les fondations sont à une maison. Sans sécurité physique, psychique, affective et relationnelle, il n’y a pas de développement stable. Ce point fait aujourd’hui l’objet d’un large consensus scientifique.

Les recherches en psychologie du développement, en neurosciences et en théorie de l’attachement convergent : la sécurité n’est pas un confort, c’est une condition biologique du développement.

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Quelques résultats scientifiques

John Bowlby (1969–1980) Attachment and Loss

Bowlby montre que la sécurité affective fournie par les figures d’attachement est une condition préalable au développement émotionnel, cognitif et social.

Un enfant qui ne se sent pas en sécurité mobilise ses ressources pour se protéger, pas pour explorer ou apprendre.

McEwen (1998, 2007) – travaux sur le stress chronique

Le stress active durablement l’axe hypothalamo-hypophyso-surrénalien, ce qui altère la mémoire, l’attention et les fonctions exécutives.

Schore (2001, 2012) – affect regulation

Le développement du cerveau droit (gestion des émotions principalement) dépend de relations précoces sécurisantes. Les enfants qui ont construit un attachement sécure, régule mieux leurs émotions à l’âge adulte.

Stanislas Dehaene (2018), Apprendre !

Stanislas Dehaene, professeur au Collège de France, titulaire de la chaire de psychologie cognitive expérimentale et membre de l’Académie des sciences, a identifié 4 facteurs incontournables de l’apprentissage : l’engagement actif, l’attention, le retour d’information et la consolidation. Les études montrent que les deux premiers sont impossibles sans un climat émotionnel sécurisant.

Le cerveau d’un enfant soumis à un stress chronique, à la peur, à l’humiliation ou à l’insécurité relationnelle mobilise prioritairement ses systèmes de protection. Dans ces conditions, l’attention se fragmente, la mémoire se dégrade, la capacité à apprendre diminue.

La sécurité n’est pas un confort, c’est une condition neurobiologique du développement de l’enfant.

Anne-Laure van Harmelen (2014)

Cette chercheuse hollandaise montre que la maltraitance émotionnelle chez l’enfant affecte le fonctionnement du cortex orbito-frontal (COF) et augmente le risque de développer de nombreuses pathologies comportementales et psychiatriques : délinquance, agressivité, anxiété, dépression, troubles dissociatifs (dépersonnalisation, troubles de l’identité) addictions à l’alcool, aux drogues qui peuvent persister à l’âge adulte.

On appelle maltraitance émotionnelle tout comportement ou parole qui critique l’enfant, le ridiculise, le rabaisse, le punit ; toute action qui lui fait ressentir de l’humiliation, de la honte ou de la peur.

 

Maltraitance et adolescence

Il y a une chose essentielle à comprendre.

Lorsqu’un enfant subit de la violence — physique, verbale ou psychologique —, dans la grande majorité des cas, il ne se rebelle pas. Non pas parce qu’il va bien, mais parce qu’il sait qu’il est le plus faible. Il s’adapte. Il se soumet. Il encaisse.

Mais cette soumission n’efface rien. Elle construit de la rancœur, de la colère et une souffrance silencieuse à l’égard des adultes. Une souffrance qui ne disparaît pas : elle s’accumule.

Et très souvent, elle ressurgit à l’adolescence.

Beaucoup d’adultes parlent alors de « crise d’adolescence », comme si c'était une période obligatoire déconnectée du passé.

En fait, il existe effectivement une restructuration cérébrale majeure. Le cerveau de l’adolescent se réorganise profondément. Cette transformation peut le rendre fatigué, irritable, émotionnellement instable. La régulation des émotions devient plus difficile, l’impulsivité augmente, la tolérance au stress diminue. Oui, c’est une période compliquée pour l'ado.

Mais la colère dirigée contre les parents ne fait pas partie de ce processus neurologique.

Cette animosité-là a une autre origine. Elle correspond le plus souvent à la résurgence de souffrances anciennes, longtemps contenues. À l’adolescence, le jeune commence à se sentir suffisamment fort pour ne plus laisser faire. Il ne se contente plus d’encaisser : il commence à se défendre.

Beaucoup de parents ont alors l’impression que « tout allait bien pendant l’enfance » et que les difficultés surgissent soudainement à l’adolescence. En réalité, si cela semblait aller bien, c’est souvent parce que l’enfant se taisait. Parce qu’il obéissait. Parce qu’il n’avait pas la force de s’opposer.

Le problème n’apparaît pas quand l’enfant commence à souffrir, mais quand il commence à ne plus accepter de souffrir en silence.

Et trop souvent, à ce moment-là, les adultes répondent par plus de contrôle, plus de critiques, plus de sanctions. Comme si le comportement de l’adolescent était la cause du problème, alors qu’il en est bien souvent la conséquence. On ne fait alors que récolter les graines semées plusieurs années auparavant.

Je me souviens d’un élève particulièrement rebelle. Le directeur de l’établissement me disait :

« Il n’y a que son père qui arrive à le réguler. »

Ce père était en fait, assez violent avec son fils et cette posture paternelle était "justifiée" par son efficacité apparente. L’institution y voyait une preuve que cette manière de faire était la bonne, puisqu’elle « calmait » l’enfant.

De mon point de vue, cela fonctionnait pour une seule raison : l’enfant avait encore peur de son père. Et je savais qu’un jour, cette peur disparaîtrait. Ce jour-là, le père serait confronté à une violence qu’il ne saurait plus contenir.

Il est essentiel de ne pas inverser les choses. Ce n’est pas parce que les enfants « font n’importe quoi » qu’il faudrait être dur avec eux. C’est très souvent parce qu’on a été dur avec eux qu’ils finissent par faire n’importe quoi.

 

Maltraitance et age adulte

Vincent J. Felitti, « The origins of addiction.

Les travaux de Vincent Felitti, principal initiateur des études ACE (Adverse Childhood Experiences, ou expériences négatives vécues pendant l’enfance), ont profondément renouvelé notre compréhension des liens entre enfance, santé et insertion sociale.

Ces recherches montrent que les ACE constituent l’un des principaux déterminants de la santé physique, psychique et sociale de la population adulte aux États-Unis.

La méthodologie des études ACE a depuis été reprise ou adaptée dans de nombreux pays. En France, en revanche, des études d’ampleur comparable font encore défaut. Rien ne permet toutefois de supposer que le cerveau des enfants français fonctionnerait différemment de celui des enfants américains. Les mécanismes neurobiologiques en jeu sont universels.

Les expériences prises en compte dans les études ACE regroupent trois grandes catégories.

Les violences subies :

– violences affectives : paroles blessantes, menaces, humiliations, rabaissement ;

– violences physiques : fessées, coups, tapes sur la main ;

– violences sexuelles.

Les négligences :

– négligence affective : manque d’attention, de relations, de reconnaissance, de sécurité affective ;

– négligence physique : manque de nourriture, d’hygiène, de soins ou de protection.

Les dysfonctionnements familiaux :

– séparation ou divorce ;

– exposition à des violences intrafamiliales, même sans en être la victime directe ;

– présence, dans la famille, d’un adulte souffrant d’alcoolisme, de troubles psychiatriques, de dépression sévère, de comportements suicidaires ou ayant connu l’incarcération.

Les études menées par Felitti et ses collaborateurs ont mis en évidence une corrélation forte et dose-dépendante entre le nombre d’expériences négatives vécues dans l’enfance et de nombreuses pathologies à l’âge adulte : cancers, bronchites chroniques, BPCO, accidents vasculaires cérébraux (AVC), diabète, obésité, dépression, tentatives de suicide, addictions, consommation de substances psychoactives, tabagisme et alcoolisme.

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Nous savons donc, aujourd’hui, que les expériences négatives de l’enfance sont corrélées à l’état de santé des adultes plus de cinquante ans plus tard.

Si l’on ajoute à cela un fait désormais bien établi — le cerveau peut partiellement « oublier » ou dissocier les expériences traumatiques —, il est raisonnable de penser que l’impact réel des ACE est probablement encore sous-estimé dans les études actuelles.

 

Une réalité difficile à admettre

Ces données scientifiques ne sont pas faciles à intégrer, car elles nous obligent à sortir de schémas éducatifs profondément ancrés. Elles remettent en question des pratiques transmises depuis des générations et nous invitent, non pas à de simples ajustements, mais à une véritable révolution éducative.

Pour beaucoup, ces constats sont tout simplement inacceptables. Les prendre au sérieux impliquerait de revisiter une part de leur propre histoire, parfois chargée de souffrance. Cette remise en question est d’autant plus difficile que certaines expériences éducatives ont été profondément intériorisées.

Ainsi, certaines personnes en viennent à penser que les violences éducatives qu’elles ont subies auraient été nécessaires, voire bénéfiques, allant jusqu’à affirmer qu’elles leur ont permis de « s’en sortir ». Ce type de raisonnement est bien connu en psychologie : il permet de donner du sens à ce qui a été vécu, mais aussi de protéger l’image que l’on se fait de ses parents et de soi-même.

Dans ce contexte, il devient plus confortable d’attribuer ses difficultés, ses fragilités ou certaines pathologies à des événements extérieurs, plutôt que d’interroger ce qui, dans l’éducation reçue, a pu laisser des traces durables. Non par mauvaise foi, mais parce que reconnaître ces liens demande un travail intérieur exigeant, parfois douloureux, et rarement accompagné.

Cette remise en question demande de renoncer à certaines certitudes protectrices. Mais l’histoire des sciences nous l’enseigne : le réel ne disparaît pas parce qu’il dérange. Comme Galilée, contraint par les autorités de l'époque, d’admettre que la Terre est fixe au centre de l’univers, le monde n’est pas toujours prêt à entendre certaines données !

“E pur si muove !” (Et pourtant, elle tourne !)

Conclusion

Toute forme de maltraitance pendant l’enfance — violence physique, humiliation, dénigrement… — constitue un traumatisme qui nuit au développement cérébral et qui a des conséquences sur la vie adulte.

Mais il faut le dire avec la même clarté : l’absence d'amour, de communication, de tendresse ou d'attention est également traumatique, avec les mêmes conséquences à long terme.

Tout cela implique une posture éducative claire : faire passer la sécurité physique et psychique de l’enfant avant tout le reste, avant la performance, la conformité ou avant ce qu'en pensent les grands parents, les amis ou les profs.

Crier, humilier, frapper, punir sont des comportements éducatifs à proscrire. Pour le bien de nos enfants, il faut faire autrement. Les méthodes existent, il faut se former.

La sécurité doit être la principale préoccupation de tous les éducateurs : “Primum non nocere”.